ET PAN ! Flûte divine ? À vous de jouer comme un dieu en fabriquant vous-même votre flûte de Pan en bambou.

Normanville (Seine-Maritime) • 16 et 17 septembre 2023
ET PAN ! Flûte divine ? À vous de jouer comme un dieu en fabriquant vous-même votre flûte de Pan en bambou.

Crédits : Statuette en marbre du IVe siècle, représentant le dieu grec Pan, mise au jour en juin 2023 sur le site de fouilles de l’église primitive Saint-Polyeucte à Istanbul en Turquie. ©Municipalité métropolitaine d'Istanbul

ET PAN ! Flûte divine ? À vous de jouer comme un dieu en fabriquant vous-même votre flûte de Pan en bambou.

Si les flûtes des Andes ont rendu si populaire la flûte de pan, faut-il rappeler que sa renommée européenne se trouve en Arcadie, dans la Grèce antique, comme attribut du dieu Pan, célèbre satyre aux pieds de bouc ? Sans doute, cette flûte existait-elle déjà en Amérique avant l’arrivée des colons, aux côtés des quénas, mais ce qui pourrait paraitre pan-topique c’est ce troublant pantalon à peau de chèvre ou de lama, appelé zamarro que les équatoriens portent à cheval dans les hauteurs brumeuses et froides du paramo pour garder les troupeaux ou encore à l’occasion de fêtes colorées, leur donnant ainsi un faux air de faune sans les cornes…
Ce joueur de flûte velu et véloce aurait-il traversé les océans pour faire des émules avant l’arrivée de Christophe Colomb ? Si l’on considère l’arrivée tardive des bovins et les caprins sur le continent Sud Américain, ce zamarro représente sans doute plutôt un syncrétisme culturel -un de plus !- car les camélidés natifs que sont lamas, alpagas et autres vigognes ne sont pas gardés à cheval, lui même introduit, de la même manière. Pas de cow-boys dans l’Amérique précolombienne, tout au plus des lama-boys, à pied car il ne s’agit que de bêtes de somme, les vigognes, quant à elles, restent sauvages ! Cependant cette flûte polycalame andine, appelé « siku » en langue aymara, a bien existé depuis des temps immémoriaux sur l’altiplano, sans l’aide de Pan -ni de Peter- c’est prouvé, grâce à la présence de nombreuses graminées, dont la totora qui poussent sur le lac Titicaca et dont on fait les fameux caballitos pour naviguer sur ses flots en plus des tabla-sikus rectangulaires dont seuls les nœuds sont scalaires (en escalier).

Aussi, comme ces flûtes dites de Pan se trouvent sur tous les continents, où poussent bambous, arundo, et phragmites jusqu’aux îles Salomon avec ses merveilleuses flûtes ’Are ’are, très savantes, on peut affirmer que de pan, bien loin d’un dieu grec, il ne reste que l’idée d’universalité du jeu qui consiste à souffler dans un tuyau bouché et à observer que la hauteur de la note varie en fonction de la longueur du tube. Ensuite, chacun trouvera sa gamme, selon l’humeur du moment (chant d’amour, berceuse, lamentations…) et chaque groupe taillera sa polyphonie en fonction de l’événement collectif (célébration funèbre, émulation au travail ou à la chasse, chants de marin, fêtes rituelles, danses, etc). À l’instar de tout récit mythique, chacun apporte sa propre contribution, voire sa dissonance, ce qui crée une mémoire collective, des gammes, des modes, une harmonie en rapport avec le lieu et notamment les chants d’oiseaux, auxquels se combinent des rythmes liés aux mouvements du milieu ambiant comme les vagues, le pilon des mortiers ou les battements du cœurs… Bien loin de la problématique arithmétique du cycle des quintes de Pythagore, ainsi naissent des univers musicaux, des cultures et des répertoires locaux qu’on dirait ethniques.

Pour revenir à l’Europe, puisqu’il s’agit des Journées européennes du patrimoine, nous dirons finalement de ce brave dieu Pan, parce qu’il incarne les forces de la nature dans son propre corps, mi-homme, mi-bête, qu’il reste à l’écoute de l’harmonie du monde sans crainte des « fausses » notes, ni des expériences à la limite de l’ordre établi par la loi et les systèmes bien tempérés.
Sans doute est-ce pour cela qu’il fait peur… une peur panique ?!

Chacun pourra fabriquer sa propre flûte de pan en bambou et déambuler dans les chemins afin d’expérimenter l’harmonie qui s’en dégage, au besoin la rectifier par deux ou trois coups de scie ou de ponceuse à bande (toutes deux fournies). Les 2,5 hectares du jardin ne craignent ni les tâtonnement, ni les essoufflements, ni la cacophonie… À vous de jouer, sans oublier d’invoquer le grand Pan, ce maître incontesté des douces mélodies sortant des bosquets en se mélangeant au vent pour charmer la nymphe syrinx disparue dans les marais !

Poursuivons la réflexion sur ce dieu-satyre, avec Philippe Nys, dans son tome 1, Le jardin exploré, une herméneutique du lieu, Les éditions de l’imprimeur, 1999, en évoquant, d’après son chapitre III, les trois modes théâtraux rapportés respectivement aux trois modes architecturaux décrits par Vitruve :
- Tragique : perspectives et colonnades de justes proportions, ordonnancées selon le nombre, visant à sublimer toute idée de nature.
- Comique : constructions anarchiques sans loi exprimant la seule nature humaine et ses petits intérêts, soumettant ou éradiquant toute forme vivante non directement utile à l’homme.
- Satirique (écrit avec un y jusqu’au XVIIe siècle) : cabane au fond des bois sans impact sur la nature sauvage.

Au passage, remarquons l’origine caprine du mot tragédie de τράγος (trágos) signifiant bouc justement… par référence au chant du bouc faisant naturellement des alexandrins de deux hémistiches de six syllabes, lorsqu’il est banni de sa communauté. Essayez d’écarter un jeune bouc du troupeau pour écouter sa complainte de bouc émissaire, vous serez surpris d’entendre des alexandrins !

Ainsi les deux extrêmes, tragique et satyrique, s’attirent pour mieux se repousser. Le tragique exclut la nature brute pour mieux la sublimer en recherchant la loi et l’ordre derrière toute chose afin de les mettre en avant, ce qui n’est pas sans souffrance, tandis que le satirique, lorsqu’il s’exerce sur le mode théâtral, parodie et caricature les lois de l’ordre établi, sans pour autant les ignorer puisqu’il les mime…

C’est pourquoi mi-homme, mi-animal, Pan est aussi un dieu car il partage les secrets du monde avec ses pairs du Mont Olympe. Il compose tout en improvisant sachant qu’il est un dieu et ne saurait faire de fausses notes tandis que le comédien, lui, se débattra dans un système codifié quand il n’ignore tout simplement pas les règles. C’est pourquoi les meilleures comédies sont tragi-comiques car le spectateur voit le drame sous ses yeux comme s’il était dans le secret des dieux, il peut prendre de la hauteur, il est omniscient, d’où la catharsis.
Au contraire le satirique/satyrique agit de biais. Il force le trait en mélangeant les genres, en débordant les limites. Il relève de l’excès, de la moquerie, de la farce. C’est d’ailleurs le sens propre du mot latin satura signifiant mélange, mixture de fruits et légumes, macédoine, farce dont on sature le dindon…

Pour finir sur une note tragi-saturique, interrogeons nous sur l’expression juridique legem per saturam ferre, comme si le caractère composite de la loi au travers des différents codes provoquait une overdose, une saturation des tribunaux au point de paralyser toute jurisprudence. Aujourd'hui, on parle de "mille-feuille" administratif plutôt que de farce ou de satire pour désigner l'aspect composite d'une loi.
On peut le voir notamment avec la loi sur l’eau qui concerne pratiquement tous les codes. Si les codes ne s’harmonisent pas entre eux, comment faire pour que la loi des hommes et celle de la nature enfin s’accordent ? Au secours Syrinx ! Comment souffler dans le bon tuyau ? Au bon moment ?

Au flanc de l’Acropole, sous le Parthénon, summum antique d’équilibre et de beauté bien ordonnancée, il existe une grotte dédiée au dieu Pan…
De même, lors des fouilles des ruines de l’église Saint-Polyeucte, le plus grand édifice religieux de Constantinople avant la construction de Sainte-Sophie, on a trouvé une petite statuette à l’effigie du dieu Pan.
Aussi, le parc du château de Versailles recèle -c’est le cas de le dire puisque dérobée à Fouquet au château de Vaux-le-Vicomte- une sculpture du dieu Pan.
C’est comme ça ! Peu importe la taille du surmoi…

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