Chemin faisant : Lectures itinérantes & description de paysage, Sentier d’art u Staccone
Crédits : Laetitia Carlotti
Guidés par Laetitia Carlotti, directrice artistique de l 'association arterra, et Antoine Silvestri spécialiste de la pierre sèche, nous emprunterons le sentier d'art u Staccone à partir de la maison des tortues pour nous diriger vers les aiguilles de Popolasca. Sur le sentier en direction d'u Staccone nous parcourerons les 19 stations et y ferons étapes en compagnie des artistes et chercheurs qui collaborent à ce projet.
La signalétique originale qui accompagne nos déplacements est composée de formes à chaussures disséminées sur l’ensemble du parcours pour nous
guider. Le motif de ces deux pieds suspendus tourne en dérision une pratique urbaine tout en figurant une démarche dont la suspension est la condition. Pris dans son écrin de maquis, u Staccone a la particularité de concentrer un nombre inhabituel de petits édifices agropastoraux ayant sûrement servis depuis des temps immémoriaux et à différentes époques de
la vie des hommes.
Probablement issus de phénomènes torrentiels successifs, de rudes blocs de granit affleurent, jonchent le sol en amas et façonnent le relief de cette petite vallée. Leur aspect érodé, couverts de lichens, évoque des morènes. Ils se concentrent en une artère principale s’écoulant dans le cône de déjection du Nigretu où se trouvent rassemblées ces constructions.
Cette profusion de pierres explique en partie la densité d’édifices présents sur le site, une vingtaine concentrée sur près 5 hectares. La situation exceptionnelle de ce village conjugue l’étrange sensation d’être parvenus aux confins d’un repli géographique de l’histoire partagée des hommes et des milieux. Elle nous invite à une lecture temporelle et géomorphologique du paysage, nous questionnant sur sa formation et son évolution mais aussi sur les trajectoires humaines et non humaines qui l’accompagnent.
Alors que les désordres climatiques et sociaux questionnent notre aptitude à faire paysage ensemble, il s’agit de prendre la mesure d’un héritage culturel conçu à travers des pratiques de parcours, des circulations qui liaient les lieux et les êtres, en proposant une autre forme de déplacements qui les prolongent.
Principe conducteur de ce projet, l’Itinérance, comporte une multitude d’aspects dont l’appropriation de pratiques culturelles dans les espaces ruraux.
L’aspect artistique de nos interventions consiste à composer avec ce qui est là, sur notre chemin, de manière plus ou moins visible, en conjuguant expériences de l’art, pratique paysagère et artisanales, et approches
scientifiques..…
Notre parcours se jalonne de Stations qui s’attachent à des situations que nous explorons au gré du temps, afin d’apprendre à voir, percevoir depuis des points de vue multiples à la croisée de possibles rencontres.
Nous imaginons un jeu de piste évolutif qui les explore et les renouvelle, les agrémente sans jamais se résoudre à les définir, en définitive.
Au depart du sentier nous découvrirons les trognes. Témoins vivants d’une formidable et impérieuse relation entre les hommes et les arbres, les Trognes tiennent leurs formes tourmentées et noueuses du rôle primordial que les arbres ont occupé dans la vie des populations paysannes. Taillé périodiquement pour produire du bois d’œuvre ou de chauffage, du fourrage ou des fruits, l’arbre paysan était alors au cœur d’un régime d’attention qui tenait à la variété de ses usages comme à sa préservation, lui ménageant une place singulière dans l’imaginaire collectif.
Notre déambulation, nous conduira à La Bergerie.
La bergerie est le premier édifice à faire l’objet d’une restauration sur le site d’u Staccone, suivant un programme planifié sur trois ans concernant trois typologies de bâtiments différents. Cet ambitieux projet conçu en partenariat avec la commune de Moltifao avec le soutien de la Collectivité de Corse, fera du site une référence en la matière. Nous passerons par la Ruche.
Le toponyme Moltifao évoque sans équivoque une activité apicole florissante, des cierges de cire odorante et quantité d’abeilles essaimant à la volée, dans un écosystème riche en espèces végétales mellifères.
Édifiée en 2021, la Ruche, maison-atelier destinée à l’abeille et conçue par l’homme pour concilier leurs intérêts réciproques, se distingue par cette forme particulière avec l’idée de souligner le lien au lieu en instaurant
au préalable un dialogue entre le bâtisseur et l’apiculteur. Cela nous conduit à concevoir l’oeuvre bâtie comme l’amorce d’un processus d’enquête-collecte dans l’intention de participer à la fertilisation croisée des savoirs
avec un volet scientifique tout en mobilisant toutes les connaissances possibles sur le terrain. Dans cette optique, arterra s’inscrit dans le dispositif ATE, Aire Educative en zone Terrestre aux côtés du collège de Moltifao.
Après une heure de marche sur un sentier accessible aux familles notre visite se terminera à la sattion Sol-Aire, l’Amandulu jolivet.
Substrat vivant et dynamique, le sol, sa composition, depuis la litière jusqu’à la profondeur des horizons, et son évolution sont un objet d’études scientifiques relativement récent. En 2021, et à 12 ans d’intervalle, Claudy
Jolivet, pédologue, responsable du Réseau de Mesures de la Qualité des Sols (RMQS, Gis Sol), revient sur les lieux avec son équipe, pour effectuer une deuxième campagne de prélèvements aux confins de u Staccone. Ils
y mènent des observations, prélèvent de nouveaux échantillons et creusent une fosse pédologique autour de laquelle se déploie un ensemble de curiosités esthétiques. L’endroit se fait lieu de rencontre providentielle entre
deux démarches, l’une artistique et l’autre scientifique, toutes deux s’attachant à leur manière à sonder l’existence terrestre.
De cette béance (remise en scène pour les Journées Européennes du Patrimoine 2021), naît un premier amandier, germé des fruits récoltés et donnés par un paysan de Moltifao (Dumé Grimaldi). Au printemps 2022,
le jeune plant prend place en terre à cet endroit précis, ouvrant la voie à trois autres individus (plantation prévue pour l’automne) qui préfigurent le rêve d’un champ.
L’Amandulu jolivet, nous suggère que, si la terre se réinvente sans cesse avec les évènements géologiques, hydrologiques et climatiques et les inter-relations de la flore et de la faune, nos pratiques anthropiques jouent un
rôle clef sur la gamme de sols avec laquelle nous aimerions jouer.
Itinérances patrimoine vernaculaire