BABETTE écrit par Philippe Minyana pour Dominique Jacquet

Les Lilas (Seine-Saint-Denis) • 10 et 11 mai 2019
BABETTE écrit par Philippe Minyana pour Dominique Jacquet

Après La petite dans la forêt profonde, Anne-Marie,Tu devrais venir plus souvent, Philippe Minyana, Jacques David, Dominique Jacquet et le théâtre de l’Erre inventent ensemble une nouvelle aventure théâtrale

Il est minuit ce mercredi et BABETTE nous raconte sa journée. Sa mère meurt, sa fille qu'elle croyait morte réapparaît, un attentat au marché fait pas mal de morts, le fils de son mari et son mari se battent comme des chiens, sa doctoresse dort debout, sa meilleure amie fait une dépression. BABETTE qui est une battante fait un résumé plutôt hilarant des "malheurs de la vie" et ses mots crus et toniques construisent un chant staccato, une complainte ahurie, une confession in petto, une femme d'aujourd'hui qui voit clair, qui voit loin. Pas de tristesse, pas de nostalgie ; mais un aveu énergique, tendu, sidérant ; une femme ordinaire qui vit l'extraordinaire ; une journée comme une vie ; comme un tableau de Bacon, coloré, un peu obscène ; comme la vie ; une vie qui, un jour, sort de l'ordinaire à tel point qu'il y a urgence à la raconter.

J'ai fait un bout de chemin avec Dominique Jacquet et Jacques David ; avec Jacques David, pendant trois années, nous avons travaillé à l’EDT 91, une école de théâtre située dans l'Essonne. Un spectacle a conclu cette aventure fortifiante. David et Jacquet ont baladé sur les routes un autre texte de moi Tu devrais venir plus souvent. Il y a deux années, j'ai écrit pour eux une pièce intitulée La journée de madame Schumacher. Le contenu de la pièce était assez semblable à celui de BABETTE. Mais comme la réalisation d'un projet demande du temps et qu'on était impatients de travailler, j'ai écrit ce solo ; BABETTE. Jacquet joue. David met en scène. Et moi je suis heureux d'avoir fait ce travail. Encore une aventure de théâtre. On en a besoin.

Philippe Minyana                                                                                                                

Les Abandonnés de Dieu

Assis à la terrasse d’un café, il y a quelques années, Philippe Minyana me dit : « regarde ces gens qui passent, ce serait bien qu’ils soient dans notre spectacle ».

Il y avait en face de nous de l’autre coté de la rue un long mur. Devant le mur un trottoir. Et sur le trottoir des gens qui passent, sans plus d’importance que les gens qui passent sur le trottoir d’une ville.

Je n’ai rien répondu. Un peu glacé et surpris par une telle remarque. Comment un tableau si banal et sans théâtralité particulière avait pu retenir son attention.

Mais au fil du temps cette image s’est fortifiée dans ma mémoire comme la base possible d’une œuvre. Un tableau de Bacon, un film de Buster Keaton, ou une page de Beckett.

C’est alors qu’a surgi de ce mur d’en face ce texte Babette. A la lecture du texte la coquille du banal s’est brisée laissant s’échapper un torrent de lumière qui, abandonné de Dieu, semblait n’être qu’un tas de vêtements sans corps mais porteur de nos voix intérieures.

C’est que le banal renferme en lui le bruit de monde. Il renferme cette multitude qui sent le crottin, à l’aspect d’images saintes qui se meuvent en amours fous, en fantômes des brumes, en chemin d’histoires sans fin.

Babette n’a rien à première vue d’une héroïne de théâtre. Mais cependant elle est la Reine de la supérette. Elle est la Reine de cette journée, où trois générations se croisent dans un passé qui s’éteint, un futur qui renaît, au cœur d’un présent qui raisonne des voix de ceux qui au loin se sont tus.

Ils sont toujours là avec nous les abandonnés de Dieu, ils sont notre inspiration. Il suffît de les regarder. Il faut tendre l’oreille pour les entendre, et cependant ils ne sont pas là. Ils sont sur les murs, ils passent sur les trottoirs, ils habitent dans la forêt, ils ornent parfois les peintures de nos grands maîtres. Ils nous font vivre nos cauchemars et rêver notre vie.

Babette est sur un trône devant un papier peint qu’il faut remplacer, mais qui ne le sera pas, dans lequel se cache ou pas, une multitude de hauts parleurs tout aussi différents les uns que les autres, et qui reprendront chacun à leur tour, dans un désordre soigné, les paroles de Babette comme une symphonie de mots.

Comme souvent chez Philippe Minyana la narration est un prétexte à nous conduire là où le théâtre se joue de lui même, là où il se défait pour se reconstruire avec effraction comme littérature.

La mise en scène aura cette exigence de montrer le bruit du monde (!), cette grande histoire qui nous habite et qui nous mène souvent en aveugle dans les maisons, à la lisière des forêts, là où se murmure l’innocence des drames.

Jacques David                                                                                                                 

« Le bonheur c’est une déflagration c’est super brutal c’est comme une couleur une couleur qui n’existe pas une super couleur. »

Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir à nous dire cette Babette, dans son immobilité apparente, le corps tendu, prêt à bondir ?

Elle parle, elle parle, avec cette nécessité impérieuse, vitale, de dire cette journée, lâcher son trop plein de malheurs, comme « un renvoi de bile dans le mouchoir », avec une implacable lucidité. De cette femme «ordinaire» surgit une étrangeté troublante, dans une apparente réalité qui déborde.

Toute la vie est dans cette journée si particulière qui fera de cette femme ordinaire une femme extraordinaire, c’est une reine, comme toutes les figures de femmes chez Minyana.

Le texte de Minyana est une partition, rigoureuse, exigeante, précise. C’est dans le son et le rythme que surgit le sens : donner corps et voix à cette Babette. Trouver le rythme, faire entendre la partition, car comme le dit Minyana « le théâtre, c’est du son et du rythme, qui font sens ». Faire entendre l’humanité bouleversante de Babette, qui me touche et m’amuse, en dehors de toute « psychologie », mais de manière sensible. Donner à voir la petite musique intérieure du texte pour que chacun puisse écrire sa propre légende ordinaire.

Être là, présente, dire et jouer… jouer à jouer.

Je n’en suis pas à ma première aventure théâtrale avec Minyana : Anne-Marie, Tu devrais venir plus souvent, La journée de Madame Schumacher… Ces aventures sont toujours vivifiantes, toniques, car elles parlent de nos vies, et questionnent inlassablement le théâtre et sa représentation, les remettent en chantier. Comme un geste poétique, un geste politique. Depuis plusieurs années, je fréquente ces femmes affolées terriblement humaines qui ont « les pieds dans la boue et la tête dans les nuages ».

Comme toujours chez Minyana ce sont des voix denses et singulières. Des voix qui cherchent à percer quelque chose du mystère et de la complexité d’individus aux prises avec les impératifs de leur temps.

« Je me suis levée j’étais calme j’ai bu du lait. Il me semblait que j’avais grandi en taille que j’étais quelqu’un d’autre. »

Dominique Jacquet

Mots-clés :
LECTURE PROCHAINE CREATION Mise en scène Jacques DAVID Jeu Dominique Jacquet création sonore Christophe Séchet

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