CINÉMA RETROUVÉ : MÈRE JEANNE DES ANGES

Bordeaux (Gironde) • Jeudi 18 janvier 2024, 20h15, 23h00

En partenariat avec Kinopolska Bordeaux
Rendez-vous mensuel, consacré aux films classiques et aux raretés du cinéma mondial en copies restaurées, proposé par l’association RIFIFI en partenariat avec Positif.
Un cycle de séances pour renouer avec le patrimoine cinématographique dans les meilleures conditions - Séance précédée d'une présentation.

MÈRE JEANNE DES ANGES
(MATKA JOANNA OD ANIOLOW) Jerzy KAWALEROWICZ - Pologne 1961 1h50mn VOSTF - avec Lucyna Winnicka, Mieczyslaw Voit, Anna Ciepielewska... Scénario de Jerzy Kawalerowicz et Tadeusz Konwicki, d’après le roman de Jaroslaw Iwaszkiewicz. Copie restaurée.

1634, le prêtre Urbain Grandier est condamné au bûcher pour crimes de magie, maléfices et possession. Lors de la procédure diligentée par le cardinal de Richelieu, soixante « témoins » l’accusent d’un pacte avec le diable et d’avoir jeté un sort aux quatorze religieuses – que l’on a soumises à des rituels d’exorcisme – du couvent des Ursulines qu’il dirige. Jusqu’au bout et sous la torture, Grandier clame son innocence, tout comme Jeanne de Belcier, la mère supérieure. C’est la célèbre affaire des possédées de Loudun dans la Vienne, qui donnera lieu à de nombreux écrits. Machination politique, luttes d’influences au sein de l’église, cas réel de possession ou affaire de mœurs autour d’un prêtre qui renversa les dogmes… Toutes les analyses ont été avancées.
Certains auront reconnu ici la trame du chef-d’œuvre baroque et maudit de Ken Russell Les Diables, avec Oliver Reed et Vanessa Redgrave. Le cinéaste y adaptait le roman d’Aldous Huxley Les Diables de Loudun. Un monument qui a occulté Mère Jeanne des Anges, sur le même sujet et tourné dix ans plus tôt. Le réalisateur polonais Jerzy Kawalerowicz adapte lui le texte que le romancier Jarosław Iwaszkiewicz a consacré à l’affaire.

Transposé en Pologne, le film s’ouvre sur l’arrivée au couvent d’un prêtre exorciste après l’exécution de Grandier (devenu ici Garniec). Le père Suryn, en proie à d’insondables tourments, doit faire face aux cas de possessions démoniaques qui perdurent chez les sœurs dont celle, assumée, de la mère supérieure du couvent, Jeanne, avec qui s’instaure un véritable face-à-face.
Présenté au festival de cannes en 1961, le film remporte le prix du jury et la critique n’hésite pas à inscrire Mère Jeanne des Anges sous les auspices de Carl Dreyer, Ingmar Bergman ou Robert Bresson. Pas de tête qui tourne à 180° ou de projection de liquide verdâtre donc, vous l’aurez compris ! Mais, tout aussi efficace, une superbe ascèse de mise en scène dans le dénuement glacial de décors sublimés par la photo renversante de Jerzy Wójcik (déjà à l’œuvre sur Cendres et diamants d’Andrzej Wajda), qui utilise judicieusement le noir et blanc au diapason des dilemmes moraux à l’œuvre.
Le clergé polonais a vu dans le film « un soufflet donné à l’église » et on l’a donc souvent compris comme une œuvre anticléricale. Mais Mère Jeanne des Anges déborde son sujet pour évoquer le thème de la liberté individuelle face aux dogmes, de quelque nature qu’ils soient. Rappelons que la Pologne est à l’époque sous la coupe du pacte de Varsovie, derrière le rideau de fer. Intentions confirmées par Kawalerowicz : « Je voulais que ce soit un film sur la nature humaine et sur son auto-justification contre les dogmes et les limitations qui lui sont imposés. »
Qui, de la nonne qui a violemment renoncé à sa condition et du prêtre figé dans des croyances chancelantes, est le plus libre ? Portée par l’interprétation fiévreuse des acteurs, cette confrontation aussi puissante plastiquement que dialectiquement laisse une trace des plus profondes. « Si c’est Dieu qui a créé le monde, pourquoi est-ce que tout va si mal ? »

Mots-clés :
UTOPIA MÈRE JEANNE DES ANGES

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