« Paysages intérieurs »
Grands voyageurs, Anna-Eva Bergman et Hans Hartung ont vu dans leurs vies d’innombrables paysages qu’on qualifie communément de « beaux » : villages des Baléares, fjords norvégiens, ciels azuréens... Ce sont toutefois la subjectivation et l’abstractisation de l’univers environnant, depuis la modestie d’un caillou jusqu’à la vastitude des courses astrales, qui caractérisent leur production respective : une transformation du monde au filtre de l’épure, de la mémoire, de la gestualité, du recadrage ou de la géométrisation. Enrichie par des rapprochements et des comparaisons avec Terry Haass, Vera Molnár, ou encore le photographe Carl Nesjar, cette exposition oscille entre le tellurique et le cosmique, et constitue une plongée au cœur des forces cachées de la nature, au-delà des formes spectaculaires de celle-ci.
Dans ses mémoires, Anna-Eva Bergman affirme que la peinture constitue « une tentative de saisir au plus près la raison d’être profonde de ce monde. »
Quant à Hartung, il explique : « Les forces intérieures d’une vague m’ont toujours plus intéressé que l’écume. » Chez l’un comme chez l’autre, l’ambition ne consiste pas tant à retranscrire l’aspect extérieur des choses, si beau puisse-t-il être, qu’à chercher leur essence et leur énergie endogène. C’est ce qui fait toute la complexité et l’intérêt de leur rapport au paysage.
En effet, d’un paysage, on songe superficiellement qu’il n’est jamais qu’un bout de nature vu selon un prisme humain. Et, par une sorte d’automatisme culturel, on l’associe volontiers à quelques éléments archétypiques construits notamment au XIXe siècle : un relief vallonné, des bosquets, un soleil surplombant ou déclinant, les lacets d’un cours d’eau ou d’un chemin, une présence humaine réduite à quelques allusions muettes. Dans cette perspective, on attend communément d’une œuvre qu’elle isole ou qu’elle compose des images harmonieuses de l’environnement afin d’en immortaliser l’existence réelle ou supposée.
Mais, précisément, Hartung et Bergman font partie de ces catégories d’artistes qui se sont tenus à l’écart de cette tradition – très légitime au demeurant. Leur ambition, c’est celle d’une endoscopie de l’univers…
Qu’entend-on dès lors par leurs « paysages intérieurs » ? C’est évidemment l’image médiée qui résulte de la « sensation » (terme cher à Cézanne) de la nature, ou encore de son souvenir : Bergman compose ainsi délibérément avec le rêve et la réminiscence, en différé, pour construire ses formes d’après un passé que réactualise la mémoire présente. C’est également, et plus subtilement peut-être, l’intériorité de cette nature, c’est-à-dire sa structure physique, conceptuelle, poétique, sa fibre atomique. Ces deux voies peuvent trouver leur moyen d’expression dans des modalités diverses, comme la simplification des motifs, le choix d’un cadrage, la gestualité. Une révélation par l’abstractisation, en somme.
Cette exposition, en plus de montrer les productions de Hans Hartung et d’Anna-Eva Bergman, s’appuie sur la donation d’œuvres de Terry Haass à la Fondation et bénéficie du prêt exceptionnel de plusieurs pièces de Vera Molnár. Elle s’inscrit par ailleurs dans le programme de recherche « Paysage et abstraction » conduit en 2024-2025.
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